MARRE D’E.T. ET DE GIBERT

CAP ENTIER

Chap.1 « Grande période de soldes pour les réfugiés : Essayez l’arbre qui cache la forêt ! »

Le grand panneau publicitaire aimantait nos regards. Au cinéma d’en face, se jouait un film de série B. L’arbre en question cachait la partie haute de l’enseigne, mais j’arrivais à lire « L’inspecteur Magret contre Pire Anna ». La salle n°2 présentait un autre film du même genre : « L’attaque des SDF hurleurs ». Je ne savais que choisir car les deux me tentaient hardiment. Face à mon hésitation anxieuse, OTO me rappelait que nous n’avions pas prévu d’aller au cinéma. Ce serait donc pour une autre fois.

J’aimais bien suivre les préceptes et parfois même les diktats de mon ami. Je n’avais pas choisi de choisir. J’aimais obéir aveuglément à qui avait ma confiance. Je ressentais un soulagement voluptueux à ne pas exprimer d’opinion contraire quand j’étais séduit. Ainsi, OTO me séduisait par son absence d’expressivité et son dégoût de la nécessité de débattre. Pas de discussion, c’était ainsi et sans violence. Un avis contraire au sien et il s’évanouissait dans l’air comme il était venu. Il incarnait la notion du caprice total, tout droit issu de sa volonté d’enfant, sans compromis ni louvoiement avec lesquels traiter. Le monde ainsi visité aux côté d’OTO était simple et sans hystérie. Son caprice s’exprimait brutalement mais sans crise. La contradiction n’était simplement pas permise à qui désirait le fréquenter et c’était en effet mon désir d’être auprès de lui jour après jour, seconde après seconde. Un désir imposant, infiniment plus conséquent que le mien qui s’il avait existé un jour s’était effacé depuis longtemps au profit de celui d’OTO, me dictait une envie permanente de coller à son être.

OTO fiction, OTO centrage, OTO défense, tous mes questionnements trouvaient leurs solutions dans ces formules. Formules qui n’avaient rien de magiques à mes yeux, étant de simples conséquences de ma volonté d’être ainsi fade, translucide et sans personnalité. Mais tout ceci n’était encore que vœux pieux et chimères lointaines. En observant continuellement mon ami si distant de toutes ces sortes de choses tellement importantes aux yeux de quiconque de plus ordinaire, je me demandais si je parviendrais moi-même un jour à une telle maîtrise de l’indifférence totale au monde, à l’existence d’autrui, à la vie même.

Ragaillardi néanmoins par ce raisonnement fugace et armé d’une quantité impressionnantes de préceptes forgés à mesure de mes perpétuels questionnements sans réponse, je poursuivais ma déambulation aux côtés d’OTO, laissant sans regret derrière moi toutes les tentations culturelles et marchandes qui au cours du temps avaient remplacé le paysage originel qui, disait-on parfois encore, avait environné avec superbe nos espaces de vie dans des temps très reculés. SCRAP avait remplacé tout cela sans mal. La nature, la vraie, ne lui était rien. Le système ne portait aucun intérêt aux résultats de ses propres expériences aléatoires ; seul importait la fabrication et le déroulement scrupuleux des process ou traitements, comme nous disions alors. Quelques instillations de sa pensée dans la mienne annihilaient, à la manière d’un sédatif doux et puissant, les velléités d’indépendance de mes désirs. Sa pensée ; s’agissait-il de celle d’OTO ou de SCRAP lui-même ? Je dois dire qu’à l’instant d’écrire ces mots, je n’en savais plus rien. La confusion était mon moteur et certainement le plus fiable que j’ai pu trouver pour avancer durablement dans ce que j’appelais alors « ma vie ». Mais avais-je eu réellement une vie ? Je savais aujourd’hui qu’il s’était agi davantage du décor d’une vie plutôt que d’une vie à proprement parler. SCRAP, déjà puissant à l’époque, avait, par décret, tranché sur ce point : vivre ou avoir l’illusion de vivre reviendrait désormais au même. Parmi les innombrables lois édictées sous SCRAP, celle-ci perdurait encore et je m’en accommodais comme tout un chacun bien qu’en ignorant le niveau de vérité exact.

Je n’ai pas encore abordé ce que nous nommons « niveau de vérité ». Pour faire vite, le moment n’étant pas venu d’aborder ce sujet en profondeur, un niveau de vérité est une sorte de gradation qui permet d’évaluer la mesure par laquelle nous ou nos actes, sont estimés comme appartenant au réel. En écrivant ce « nous », je me rends bien compte déjà que ce concept même m’interdit tout accès à ce qui serait le début d’un commencement d’explication de ce que peut recouvrir la notion de niveau de vérité. Je réserve donc définitivement pour plus tard, une appréhension plus scientifique du terme en question. C’est bien le moins vu mon ignorance dans les domaines de la recherche sur les origines de SCRAP.

Le pressant de questions à ce sujet, OTO, qui selon ses dires, avait lui-même été Grand Maître dans un passé lointain, m’avait fait en substance la réponse qui suit et dont je vais tenter malgré tout de retracer le fil afin d’apporter aux interrogations de mon lecteur ou de ma lectrice, si tant est que l’un ou l’autre existe un jour, une clarté minimum : « Il a existé nombre de variantes de ces paliers au cours des siècles, dessinant ainsi une grande variabilité de la forme supposée du réel. Chaque période définissant son référent, les individus étaient amenés à se situer quotidiennement par rapport aux degrés de ces échelles. Aujourd’hui, cette tradition s’étant pour le moins perdue, nous nous contentons d’en avoir un vague sentiment, néanmoins suffisant pour se sentir vivant si le doute ou quelque chose de ce genre menaçait de prendre place. Nous évoquons ici ce qui peut se résumer à une archéologie des plus inutiles, toute fluctuation morbide de cette espèce étant considérée aujourd’hui par les instances de SCRAP, comme parfaitement éradiquée. »

Entre !

Les pérégrinations d’OTO au sein du vaste monde – Un genre de roman en ligne

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